Je suis devant mes livres. Je les observe. Je n’arrive plus à les ouvrir. D’habitude, c’est avec joie que je me laisse emporter par cet univers si spécial qu’ils nous offrent. L’apathie me gagne. La fainéantise aura certainement raison du peu de courage qui subsiste en moi. Le sommeil n’est pas très loin. Je le guette. J’ai peur qu’il ne me fasse faux-banc. Afin d’éviter cela, j’ai préparé un arsenal livresque à la tête duquel trônait Proust. Pour cette nuit, j’ai confié la périlleuse tâche de ramener le sommeil à Swann. Il n’y a pas plus efficace que lui. En effet, les phrases longues et parfois interminables de Proust peuvent donner le tournis, outre le plaisir et l’accès à une activité d’introspection. Je compte donc sur ce mélange explosif de délectation et d’étourderie pour séduire le sommeil.
En cette nuit un peu mouvementée, j’ai décidé de prendre le chemin du Côté de chez Swann. Il saura certainement m’aider pour trouver le sommeil. Ses mondanités et son amour fou pour Odette seront un excellent rempart contre mes tourments du moment. Passé le premier jet, la première phrase, le « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », l’invitation au voyage au centre de nos souvenirs, je me suis surpris à dévaler les pentes sinueuses que dressaient devant moi Proust. Il était là Swann ; je l’entendais parler. Je le voyais marcher, dans le jardin, à côté du grand-père du petit Marcel. Je suis à Combray. Je me promène dans mes propres souvenirs. Je me revois dix ans en arrière. C’est magique. Mes paupières sont de plus en plus lourdes ; mes mains n’arrivent plus à supporter le poids de mon livre ; je ne comprends plus ce que je lis ; je pique du nez. Le sommeil est enfin là. Il faut que je lui saute dessus. J’ai à peine le temps de poser mon livre et d’éteindre la lumière que l’autre monde s’est accaparé de moi. C’est parti pour une longue nuit de sommeil.
publié par Nekkini dans: fragments
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